En France, il semble que le débat politique ait définitivement tourné le dos à la plus élémentaire courtoisie. Les Gaulois tiennent encore et toujours à se marginaliser en multipliant les manifestations de grandes gueules. Des grèves lancinantes dans les services publics –sans lesquelles ceux-ci ne semblent plus pouvoir se définir– au rejet du traité instituant une constitution pour l’Europe le 29 mai dernier en passant par les manifestations diverses, la France serait-elle à ce point pénible à vivre ? En fait, c’est la stratégie de la revendication qui est appliquée : les citoyens français posséderaient des acquis sociaux et ceux-ci ne supporteraient pas la moindre remise en question alors même que la solidarité nationale l’exige dans bien des cas. En agitant le chiffon rouge de la régression sociale par-dessus tout honnie, la rue a trouvé un argument imparable pour faire céder le gouvernement : « Tu touches à ma situation perso, donc tu veux ma peau ! »

Il faut dire que l’organisation de la société, version française, ne favorise pas le dialogue. Hérité du centralisme français colbertiste, le pouvoir central étatiste a toujours la cote. Résultat, c’est le gouvernement qui, dans la réalité des faits, décide des actions à entreprendre et essuie tous les plâtres en cas d’échec. Parlement, syndicats et autres acteurs sociaux ne sont que de pâles figurants que l’on consulte pour avoir l’âme en paix. Rien à voir avec un modèle de co-gestion à l’allemande. En face, le manque d’interlocuteurs est aisément récupéré par les visées individualistes utopistes de minorités agissantes qui profitent de l’indifférence populaire pour rallier les contestations éparses à leur cause. Le faible taux de syndicalisation n’en incite que davantage les centrales à la surenchère revendicative et communicationnelle. Quant aux partis politiques se réclamant de la même idéologie, il n’y a là pour eux que l’occasion de faire un peu plus preuve de dogmatisme et d’absence de proposition alternative. Le mouvement anti CPE actuellement observable illustre à merveille ce théorème.

Pour les opposants à la loi votée par la Représentation Nationale, il s’agit de faire pression sur le gouvernement afin de démolir dans l’œuf le nouveau projet alors même qu’il n’a pu être appliqué et que, donc, ses effets sont incertains. Dans les universités, le MJS et l’Unef travaillent main dans la main à l’éclosion d’AG tombées du ciel qui se croient investies du pouvoir de donner force de loi aux votes qu’elles arrachent à des amphis acquis à leur cause. On a peine à croire que des étudiants soi-disant pétris de valeurs humanistes puissent à ce point fourvoyer les fondamentaux démocratiques qui constituent pourtant leur lait quotidien depuis leur plus tendre enfance. Et que penser quand on prend conscience que beaucoup de ces personnes se destinent aux plus hautes fonctions de direction de la société ? On croit rêver, ou plutôt cauchemarder, lorsque ces comités ad hoc autoproclamés de représentants étudiants prétendent donner un caractère démocratique aux blocages des universités sous couvert de votes à main levée. Cela s’appelle ni plus ni moins exploiter les failles de la démocratie ; en l’occurrence il s’agit du même procédé que celui qui permet de légitimer l’arrivée au pouvoir des pires dictateurs en faisant fi des valeurs avec lesquelles, pourtant, il n’est pas permis de tergiverser. Ne sacrifions pas l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme sur l’autel dégoulinant de bons sentiments de la revendication sociale : « la liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

Ainsi, pêle-mêle, les assignations en justice pour une pensée qui déplaît, le saccage de la permanence de l’UMP par les manifestants anti CPE à Bordeaux ou la complaisance politique des présidents d’universités vis-à-vis des atteintes à l’ordre public sont à placer sur un même plan. Or, ces actions ne grandissent vraiment pas le dialogue des acteurs de la société. Il existe des moyens pacifiques de faire connaître son point de vue et son mécontentement. Il est vraiment trop facile de se réfugier dans des actions corporatistes en les menant avec la plus belle bien pensance du monde. Il est urgent de sortir de la logique d’affrontements réservée aux extrémistes et de restaurer l’entente entre les différentes parties de la société. Et c’est d’abord par une prise de conscience individuelle que cela sera possible. Il sera alors enfin possible de faire réfléchir tout le monde à l’intérêt général.