Les activités de recherches sont un droit inaliénable de l'Iran» et la décision de les rependre «est irréversible», affirmait Javad Vaëdi, chef de l'équipe des négociateurs nucléaires iraniens, lors de son allocution télévisée annonçant la reprise dès le 10 janvier dernier des activités de recherches iraniennes en matière d'enrichissement d'uranium. Il précisait alors que « ces activités n'avaient «pas de liens avec la production industrielle du combustible nucléaire à Natanz (centre), toujours suspendue». Pourtant, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU sont tombés d'accord pour saisir cette instance du dossier nucléaire iranien. Réaction immédiate du président ultraconservateur iranien qui a réaffirmé sa solide intention de poursuivre son programme nucléaire tout en dénonçant les « puissances de paille » du conseil de Sécurité : «Ceux qui possèdent des stocks d'armes nucléaires se réunissent à plusieurs, prennent des décisions et croient que le peuple iranien va se soumettre à leurs décisions». Spéciale mention pour son homologue américain qu’il affirme vouloir traîner devant le tribunal des peuples» pour crimes. Ce qui n’est pas pour déplaire à nos médias.

Sans doute les atlantistes n’ont rien arrangé en attaquant l’Irak et, ce faisant, en durcissant le régime, en rassemblant les Iraniens derrière leur Etat sur cette question de sécurité Nationale, et en privant l’ONU de moyens d’influence. Mais à trop accuser Bush et les néo-cons d’avoir fait le lien entre les déclarations antisémites d’Armadinejad et ses ambitions nucléaires - un lien logique que nous avons pourtant tous fait, sans leur aide - dans le but unique de trouver un prétexte pour attaquer l’Iran et contrôler ses ressources pétrolières comme ils l’ont fait en Irak, nos médias et nos bonnes âmes se trompent aveuglément d’ennemi et en oublient qui est le réel dictateur.

On observe un consensus quasi général sur la légitimité d’utiliser le nucléaire en tant qu’énergie dans les pays qui en ont besoin (La France, par exemple) et de posséder l’arme nucléaire, à vocation dissuasive, dans les démocraties. Deux problèmes. L’Iran est l’une des plus grandes richesses pétrolières du monde. Et l’Iran à a sa tête un dictateur, issu du consentement populaire certes, mais un dictateur. Certes on ne peut interdire à un pays d’exploiter une source d’énergie sous prétexte qu’il n’en a pas vraiment besoin. Mais s’inquiéter quand un pays dirigé par quelqu’un comme Ahmadinejad s’entête à vouloir du nucléaire alors qu’il n’en a pas vraiment besoin est doublement légitime. Premièrement : Le nucléaire à deux usages, et se lancer dans de coûteux programmes de recherche qui ne sont pas vraiment nécessaire pour l’un des usages peut laisser penser que c’est le second usage qui est visé. Ce constat fait, ajoutons les déclarations récentes du président Armadinejad quand au sort qu’il réservait à Israël et on peut comprendre que la communauté internationale s’en émeuve.

Dans les années 80, L’Iran lance un programme clandestin de recherche nucléaire, sans doute sous l’effet de la guerre déclenchée par Saddam Hussein en 1980. Jusqu’en 2002, la République Islamique a redoublé en efforts, et en violation des traités internationaux. En 2002, le monde découvre avec horreur ce programme clandestin et passe à coté d’une deuxième information tout aussi capitale mais plus technique et donc réservée à un cercle plus réduit de connaisseurs : Avec quelques milligrammes de plutonium et quelque grammes d’uranium enrichi à environ 1%, l’Iran est très loin des 7 kilos de plutonium et 2O kg d’uranium enrichi à 90 % que demandent une bombe, nous apprend F. Nicoullaud, ambassadeur français en Iran de 2001 jusqu’en juillet 2005. Depuis, l’Iran avait promis de se remettre dans le « droit chemin », et les inspections intensives conduites sur le terrain par les experts de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) n’ont jamais vraiment mis en évidence de progrès. Il a quand même été ces deux dernières années - et pour cause -, le pays de loin le plus visité de tous les membres de l'AIEA.

La situation était la suivante jusqu’à peu : Les Européens acceptant, dans le principe, que l'Iran se dote d'un parc de centrales nucléaires productrices d'électricité mais considérant qu'il n'a aucune raison de produire lui-même de l'uranium faiblement enrichi pour alimenter ces centrales qui ne seront pas construites avant 15 ans, préfèrent donc lui donner eux-mêmes le combustible. l’Iran, bien que désireux de n’être pas dépendant, semblait prêt jusqu’à peu à renoncer à l’enrichissement d’uranium, moyennant quoi on le laissait mener au moins un programme de recherche et de développement nucléaire sans dépasser un enrichissement de plus de 5% de l’uranium, un contrat dont la rupture serait détectée en quelques jours par l’AIEA. Mr Nicoullaud déclarait en décembre dernier qu’ « une unité de 500 centrifugeuses du modèle en cours de mise au point par l'Iran, devrait tourner pendant quatre ou cinq ans pour produire le matériel nécessaire à une bombe », ajoutant qu’il est quasiment impossible de dissimuler la fabrication, l’assemblage, et l’alimentation de dizaines de tonnes d'uranium ainsi que le fonctionnement des milliers de centrifugeuses nécessaires à la production en quelques mois de bombes.

La reprise récente d'activités moyennement sensibles est donc grave, mais moins parce que l’Iran va à l'encontre des demandes de la communauté internationale que parce qu’il semble rentrer dans une logique de soustraction à la visibilité internationale. Son refus du protocole additionnel de l’AIEA –jamais ratifié- qui permettait un contrôle accru est à ce titre un signe très menaçant. Cela rend plus que jamais nécessaires et difficiles à obtenir des garanties objectives de non détournement à des fins militaires.

Le problème pour la Communauté internationale se pose ainsi : Stopper l’activité d’enrichissement au motif incertain que l’Iran pourrait acquérir la maîtrise d'une technologie hautement sensible qu'il pourrait ensuite mettre à profit en un programme parallèle clandestin conduisant à la bombe, aboutirait concrètement à licencier des centaines de scientifiques et de techniciens qualifiés et motivés. Les décisions du Conseil de Sécurité ont donc un poids important, d’autant plus que si l’Iran considère que l’on viole ce qu’il considère comme un droit imprescriptible d’accès aux technologies et à la modernité, soit exactement ce qui se passe aujourd’hui, il pourrait sortir du Traité de non-prolifération et cesser totalement de se soumettre aux contrôles de l’AIEA, une logique déjà entamée qu’il faut absolument stopper. Ainsi, forts de l’ assurance objective qu’il n’y a pas de danger à court terme mais conscients de son énorme responsabilité, la communauté internationale doit garder les yeux ouverts sur Ahmadinejad, en lui proposant des options comme celle de la Russie tout en lui faisant comprendre sa détermination à passer à l'acte s’il refusait la main offerte et transgressait à nouveau le TNP.

Si techniquement le danger est à court terme faible, le président Iranien, en répétant tranquillement depuis plusieurs mois qu’il va rayer Israël de la carte, donne lui-même une bonne raison de s’alarmer quand à son ambition de mettre au point des armes nucléaires de longue portée. François Fillon, qui revient d’Israël, rappelle que « L’implication de l’Iran dans le terrorisme international, le souvenir des petits martyrs qu’on envoyait à la mort une clé du paradis autour du cou pour "nettoyer" les champs de mines pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak ne permettent pas de prendre ce sujet à la légère. » D’après lui, Shaoul Mofaz, le ministre de la défense, ne restera pas longtemps immobile si la communauté internationale n’assume pas ses responsabilités.

Même si le monde s’accorde pour dire qu’une attaque Iranienne sur Israël serait s’attaquer à beaucoup plus fort que soi, la situation reste très grave : Oui, l’Iran a théoriquement droit à la bombe comme les autres, surtout qu’il est entouré de pays qui l’ont. Mais il est le seul à appeler à la destruction d’un pays membre des Nations Unis. Les supposées armes nucléaires Israël n’ont, elles, jamais été conçues que pour dissuader les pays ennemis de l’attaquer. Et quand Israël ne menace jamais avec des armes non conventionnelles, l’Iran le fait lui avant même d’avoir les armes. Qu’en sera-t-il quand il les aura ?... On touche ici aux apories actuelles de la doctrine de non-prolifération nucléaire. Comment faire lorsque le nombre de pays qui possèdent la bombe rend concrètement impossible de contrôler la dissémination des informations nécessaires à sa fabrication, rend moralement illégitime d’empêcher un pays de la posséder, et rend politiquement très difficile la gestion des crises ?

Tanguy