Mémoire et Histoire: comment l'Etat doit-il intervenir?
Par Association UMP Sciences Po, samedi 24 décembre 2005 à 15:58 :: Actualité nationale :: #113 :: rss
Ouvrons le débat! La polémique enfle sur la place de l'Etat vis à vis de la mémoire et celà va bien au delà de l'amendement sur " le rôle positif de la colonisation ". Est-ce le rôle de l'Etat de reconnaître le génocide Arménien, par exemple? Et la loi Gayssot ou la loi Taubira? Voici quelques textes qui permettent de saisir les enjeux. Donnez votre avis!
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«Liberté pour l’Histoire !» (rfi.fr)
Dans le cadre du débat sur le rôle de la colonisation, qui fait rage en France, dix-neuf historiens signent une pétition contre la «vérité officielle». Après l’intervention du président Jacques Chirac, qui a demandé au président de l’Assemblée nationale de créer «une mission pluraliste pour évaluer l’action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l’histoire», les chercheurs entrent en scène. Signataires de l’appel «Liberté pour l’histoire !», les historiens revendiquent le droit de travailler dans le respect d’une séparation de l’Etat et de la connaissance.
Dix-neuf historiens parmi les plus grand noms connus dans la discipline -entre autres : Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, ou bien encore Jean-Pierre Vernant, et Michel Winock- ont diffusé le 12 décembre une déclaration pour demander l’abrogation de plusieurs lois, dont ils estiment qu’elles entravent leur travail d’historien. Le texte a été adressé à l’Elysée, à Matignon, aux groupes parlementaires, à l’Assemblée nationale, au Sénat, et publié dans la presse. Faisant irruption dans le débat sur le «rôle positif» de la colonisation, les historiens élargissent la réflexion en demandant non seulement l’abrogation de la loi du 23 février 2005, mais celles plus anciennes du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, et du 21 mai 2001, désignées comme des «dispositions législatives indignes d'un régime démocratique».
La loi du 13 juillet 1990 tend à réprimer la négation des crimes contre l’humanité (racistes, antisémites ou xénophobes) ; celle du 29 janvier 2001 reconnaît l’existence du génocide arménien en 1915 ; celle du 21 mai 2005, la loi Taubira, désigne la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. Il ne s’agit pas pour les historiens de nier l’existence de ces pages de l’histoire : leur souci est de garder toute latitude pour exercer librement leur travail de recherche sans être bordés par des consignes «officielles» d’une certaine lecture de l’histoire, qui serait dictée par les lois, la morale ou la pensée politiquement correcte. «Dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement, ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique», soulignent-ils (…) «L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous.».
La déclaration des historiens a surgi au beau milieu de la polémique suscitée par l’article 4. de la loi du 23 février 2005. Empoignades politiques entre majorité et opposition et empoignades entre intellectuels n’ont cessé de se multiplier ces temps derniers, sans compter les vives réactions du président algérien Bouteflika et du ministre du Tourisme en Guyane, Léon Bertrand, ainsi que le tollé dans les rues à Fort-de-France (Martinique) où les manifestants ont voulu faire pression sur le gouvernement pour obtenir le retrait de l’amendement controversé, inséré dans une loi plus générale sur les rapatriés et les harkis.
«L’histoire n’est ni une religion, ni une morale, ni un objet juridique».
Soucieux d’apaiser les tensions, le Premier ministre Dominique de Villepin a déclaré : «Ce n’est pas aux politiques, ce n’est pas au Parlement d’écrire l’histoire ou de dire la mémoire». Le président Jacques Chirac a repris la balle au bond, déclarant : «Dans la République, il n’y a pas d’histoire officielle. Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire. L’écriture de l’histoire, c’est l’affaire des historiens». Un message reçu cinq sur cinq par les chercheurs qui prolongent le raisonnement, et qui se déclarent «émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé», rappelant que «l’histoire n’est ni une religion, ni une morale, (…) ni un objet juridique».
Les politiques n’ont pas pour autant fini de récupérer le débat. L’extrême-droite française se frotte les mains comme le souligne le quotidien Libération titrant : «Quand le FN (front national) enrôle de force les historiens sous sa bannière». La demande d’abrogation de la loi Gayssot par les historiens constitue en effet une aubaine pour Bruno Gollnish, lui-même tombé sous le coup de cette loi et poursuivi pour avoir tenu des propos négationnistes et antisémites en octobre 2004, en déclarant : «Quant à l’existence des chambres à gaz, c’est aux historiens d’en discuter».
De son côté, l’ex-député communiste Jean-Claude Gayssot (à l’origine du texte) cité dans l’Express justifie son désaccord avec les historiens signataires : «Je refuse à faire un quelconque amalgame entre la position des historiens et ceux tenus par Messieurs Gollnish et Le Pen. Je respecte trop les premiers pour cela. Mais je pense qu’ils se trompent. Cette loi fait de la négation des crimes contre l’humanité un délit. Elle n’écrit pas l’histoire, elle n’instaure pas une vérité scientifique, elle précise simplement une évidence et condamne l’antisémitisme militant. Comme on dit que la terre tourne, on peut affirmer : la Shoah a existé. Le nier, c’est enfreindre la loi. Tout cela n’empêche pas les historiens de préciser les conditions de l’Holocauste».
par Dominique Raizon
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Une pétition pour l'abrogation des articles de loi contraignant la recherche et l'enseignement de cette discipline.
Liberté pour l'histoire
Emus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique.
L'histoire n'est pas l'esclave de l'actualité. L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui.
L'histoire n'est pas la mémoire. L'historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L'histoire tient compte de la mémoire, elle ne s'y réduit pas.
L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l'Etat, même animée des meilleures intentions, n'est pas la politique de l'histoire.
C'est en violation de ces principes que des articles de lois successives notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.
Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique.
Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock
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M. Sarkozy prend date sur le terrain de la mémoire
LE MONDE | 24.12.05 |
Quatre pétitions contradictoires et deux missions concurrentes ; des historiens aussi exaspérés que divisés, des politiques (désormais) attentifs mais très embarrassés ; l'outre-mer meurtri, des Arméniens inquiets, la communauté juive sur le qui-vive : voici le bilan provisoire que l'on peut dresser, dix mois après la promulgation de la loi "portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des rapatriés".
Fallait-il que le terreau soit favorable pour qu'un amendement — devenu le célèbre article 4 de cette loi, qui dispose que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer" — engendre de telles conséquences ! Nul n'avait pourtant prêté attention au vote de ce texte. Jusqu'à ce qu'une poignée d'historiens, emmenés par Claude Liauzu, Gilbert Meynier et Gérard Noiriel, lancent, dans Le Monde du 25 mars, leur pétition "Colonisation : non à l'enseignement d'une histoire officielle".
Plus d'un millier de signatures recueillies en moins de trois semaines, une conférence de presse associant la Ligue des droits de l'homme, le MRAP, et la Ligue de l'enseignement : à la mi-avril, la contestation et la polémique prenaient leur rythme de croisière. Elles ne se sont pas apaisées par la suite, il s'en faut de beaucoup.
Incapable de trancher entre deux mémoires — les rapatriés d'une part, les anciens colonisés de l'autre — dont elle avait réveillé l'antagonisme, la majorité a laissé s'enliser le débat.
Jacques Chirac s'est ensuite efforcé de gagner du temps et de "noyer le poisson" en annonçant, le 9 décembre, la création d'une "mission pluraliste pour évaluer l'action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l'histoire", confiée au président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré. Ce dernier, qui a trois mois pour remettre ses conclusions, n'est pas au bout de ses peines.
En élargissant le champ d'un débat déjà inextricable à toutes les lois mémorielles votées par le passé, le président prenait le risque de démultiplier les sujets de polémique. Ce risque, qui n'était qu'implicite, est devenu explicite trois jours plus tard. Le 12 décembre, dix-neuf historiens de renom, alarmés par les poursuites judiciaires engagées contre l'un de leurs collègues, Olivier Pétré-Grenouilleau, ont diffusé une pétition réclamant l'abrogation de dispositions législatives contenues dans la loi du 23 février, mais aussi dans les lois du 13 juillet 1990 (dite loi Gayssot, réprimant la négation de crimes contre l'humanité), du 29 janvier 2001 (reconnaissance du génocide arménien) et du 21 mai 2001 (reconnaissance de l'esclavage et de la traite des Noirs comme crimes contre l'humanité).
Autant de lois, autant de mémoires qui se sont senties remises en question. En ne faisant aucune exception au principe qu'ils défendaient, ces dix-neuf historiens ont privilégié une démarche intellectuellement cohérente. Mais lourde de conséquences politiques. Ces historiens se rassuraient en se disant que leurs préconisations ne seraient pas suivies d'effet et insistaient sur leur volonté de préparer l'avenir (Le Monde du 17 décembre).
Mais ils n'ont pu empêcher le débat de leur échapper. Le 20 décembre, trente-deux personnalités — historiens, sociologues, avocats, médecins — se sont prononcées contre leur pétition, jugeant "pernicieux de faire l'amalgame entre un article de loi éminemment discutable et trois autres lois de nature radicalement différente", qui "reconnaissent des faits attestés de génocide et de crimes contre l'humanité afin de lutter contre le déni et préserver la dignité des victimes offensées par ce déni".
Cosignataire de la première pétition contre la loi du 23 février, Gérard Noiriel dénonce également une pétition qui "ne fait qu'aggraver la confusion entre histoire et mémoire, au lieu de clarifier les choses". "Il n'appartient pas aux historiens de régenter la mémoire collective", précise-t-il dans un nouveau texte, également signé par trois autres universitaires, qui rappelle que "la condamnation et, encore plus, la prévention des génocides et des crimes contre l'humanité" sont une "impérieuse nécessité".
Cette vaste querelle de frontière entre histoire et mémoire pourrait bien prendre un tour plus directement politique au début de l'année 2006. Nicolas Sarkozy semble en effet tenté de profiter de l'embarras dans lequel sont plongés MM. Chirac et Debré. Ayant chargé l'avocat Arno Klarsfeld — fils de Serge Klarsfeld, qui est l'un des 32 signataires du texte diffusé le 20 décembre — d'un "travail approfondi sur la loi, l'histoire et le devoir de mémoire", le président de l'UMP se réserve la possibilité de s'ériger en garant de mémoires qui sont autant de réserves de voix dans la perspective de l'élection présidentielle.
Dans son entretien à Libération du 23 décembre, M. Sarkozy a déjà suggéré de supprimer l'ambiguïté de l'expression "outre-mer" qui figure dans l'article 4 de la loi du 23 février, ce qui ne répond en rien à la question de principe posée par les historiens, mais qui a pour "avantage" de concilier les voix des départements d'outre-mer et celles des rapatriés (Le Monde du 24 décembre). Le travail qu'il a confié à Me Klarsfeld est un autre geste, dirigé cette fois en direction de la communauté juive. Le dispositif est en place. Il sera opérationnel au moindre "faux pas" de la mission Debré.
Jean-Baptiste de Montvalon
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Interview d'Arnaud KLARSFELD
Le président de l'UMP, Nicolas Sarkozy, vous a demandé de mener un "travail approfondi sur la loi, l'histoire et le devoir de mémoire". Comment vos travaux vont-ils s'articuler avec ceux de la mission présidée par Jean-Loui Debré ?
Arno Klarsfeld : Je ne sais pas à quoi aboutira la mission que vous évoquez. On m'a proposé quelque chose d'intéressant, je l'ai accepté.
Comment sortir de la polémique créée par l'article 4 de la loi du 23 février, qui reconnaît "le rôle positif de la présence française outre-Mer" ?
On est en présence de mémoires antagonistes, celle d'anciens colonisés devenus français et celle des rapatriés. On pourrait modifier cet article en indiquant que "les programmes scolaires reconnaissent les méfaits de la colonisation ainsi que ses aspects positifs".
Etes-vous d'accord avec le président de la République, qui a déclaré que "ce n'est pas à la loi d'écrire l'histoire" ?
Si ce n'est pas au législateur de rédiger l'histoire, c'est à lui de fixer des bornes morales. Et la morale, on ne peut la prendre ailleurs que dans l'histoire. Le président de la République célèbre bien le 14-Juillet, le 8-Mai et le 11-Novembre...
Dix-neuf historiens ont réclamé l'abrogation de différents textes législatifs, dont la loi Gayssot. Que vous inspire cette démarche ?
Je suis un peu choqué par leur déclaration, qui traduit une volonté de ces historiens de vouloir confisquer l'Histoire. Le législateur doit tenir compte de ceux qui souffrent. La loi Gayssot a offert des recours spécifiques à ceux dont on vilipendait le chagrin. Et cette loi n'empêche pas les historiens de travailler.
Il faut se souvenir que, dans les années 1980, les manuels scolaires rédigés par des historiens agrégés ne mentionnaient jamais que les trois quarts des juifs de France avaient été arrêtés par la police française, et non par la Gestapo. Quant à la loi sur le génocide arménien, elle était nécessaire, car la Turquie le conteste alors même qu'elle veut entrer dans l'Europe.
N'y a-t-il pas un risque d'engrenage ?
Personne ne va demander de loi au nom des Albigeois ou de ceux qui ont été tués par Gengis Khan ! J'ajoute qu'aucune loi n'est éternelle. Quand aura disparu le dernier enfant de déportés, la loi Gayssot tombera en désuétude ou pourra être abrogée.
La France connaît-elle une "tendance irrépressible à la repentance systématique", comme l'a laissé entendre M. Sarkozy ?
On ne peut pas noircir volontairement chaque page de l'histoire de France ni renverser toutes les statues de ses grands hommes, d'autant que nous sommes le résultat de cette histoire et que nous en profitons. La repentance ne peut être qu'individuelle, car on ne peut pas considérer les peuples comme collectivement responsables.
Propos recueillis par J.-B. de M.
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