Le syndicalisme est né en Angleterre avec le mouvement ouvrier produit par la révolution industrielle du XIXème siècle. C’est l’abolition définitive en 1884 de la fameuse loi Le Chapelier interdisant les associations professionnelles qui marque l’essor du syndicalisme en France. A contre courant de son cousin internationaliste anglais, le syndicalisme français, issu des mouvements socialistes, a subi l’influence de cette famille politique malgré l’adoption de la charte d’Amiens en 1906 dissociant syndicalisme et politique.

Aujourd’hui, deux caractéristiques, qui s’expliquent d’ailleurs l’une-l’autre, du syndicalisme français contemporain sont à noter.

D’abord, les centrales syndicales françaises sont celles qui comptent le plus faible nombre d’adhérents en Europe. Tous les autres pays, à commencer par les pays nordiques, affichent des taux de syndicalisation d’au moins 60% et qui peuvent dépasser dans certains cas les 80%. En France, le chiffre n’atteint même plus les 10%. Ceci peut s’expliquer par des paramètres culturels : les pays nordiques, par exemple, ont toujours affiché une complémentarité constructive entre cols blancs et cols bleus. Par ailleurs, le pouvoir qui y est détenu par les syndicats est un autre élément de distinction par rapport à la réalité française. Ainsi la cogestion est-elle un principe depuis longtemps appliqué dans un pays comme l’Allemagne. Ceci signifie que les syndicats sont étroitement associés au processus de prise de décision, si bien que leur vision des choses s’en trouve modérée car responsabilisée. Ce surcroît de pouvoir que détiennent la plupart des syndicats européens à l’exception des français leur donne également une aubaine coercitive à l’égard des employés qui ne se syndicalisent pas. Capables d’obtenir par la négociation des avancées significatives, les syndicats apparaissent comme un élément indispensable dans le paysage de l’entreprise. Mais les avancées qu’ils obtiennent ne sont applicables dans bien des cas qu’aux seuls syndiqués, si bien qu’il existe une pression sur les non syndiqués poussés à adhérer à la centrale syndicale. Dans un tel contexte, le non syndiqué fait figure d’exception et même s’il n’est pas directement intéressé aux résultats des tractations, la pression psychologique pourra également le conduire à se syndiquer afin de ne pas être exclu. Ainsi ces syndicats peuvent-ils être qualifiés de représentatifs, tout du moins statistiquement.

Le faible nombre d’adhérents des centrales syndicales françaises trouve ses origines dans la crise des années 1970 et dans la désindustrialisation à l’œuvre depuis l’après-guerre. Mais c’est avant tout le manque de pouvoir confié aux syndicats qui explique cette donne. Le pouvoir politique frileux ne voit pas les avantages qu’il y aurait à associer les syndicats à la bonne marche des entreprises. Non associés au processus de décision entrepreneurial et donc déresponsabilisés, les syndicats français sont logiquement poussés à la surenchère, ce qui leur permet cependant d’atteindre un double objectif : exister médiatiquement et donner l’illusion qu’ils représentent une majorité de salariés. Mais cette surenchère semble également avoir un effet négatif sur le recrutement des troupes : il apparaît que le nombre d’adhérents varie de manière inversement proportionnelle à la présence médiatique des leaders syndicalistes, cette présence étant assurée par le caractère systématiquement contestataire des interventions syndicales. Loin d’un syndicalisme de construction, le syndicalisme français est un syndicalisme d’opposition. Il faut dire que le faible nombre de syndicats reconnus comme partenaires sociaux favorise la mise en place d’un oligopole syndical. En effet, dans le domaine général, seules la CFDT, la CGT, FO, la CFE-CGC et la CFTC sont considérées comme des interlocuteurs. Or, cette concentration de la représentation syndicale diminue évidemment le nombre possible d’avis sur une question. La représentation des employés s’en trouve donc diminuée.

C’est donc à une reconstruction du modèle syndical qu’il faut œuvrer en France. Multiplication du nombre de syndicats représentatifs et association de ces derniers aux mécanismes de prise de décision, telles sont les deux réformes les plus urgentes. Mais il y a peu de chance qu’elles puissent voir le jour sans une réforme d’envergure nationale de l’ensemble de l’appareil administratif d’Etat.

Grégoire