Il y a cinquante ans tout juste, René Rémond publiait un essai promis à un destin exceptionnel. Sous le titre « La droite en France de 1815 à nos jours » (Aubier-Montaigne), le jeune historien proposait une interprétation radicalement neuve de la nature et de l'identité de la droite ou plutôt des droites françaises. Il distinguait la droite légitimiste (qui n'a jamais fait son deuil de l'Ancien Régime), la droite orléaniste (qui s'enracine sous Louis-Philippe) et la droite bonapartiste (qui prospère dans le sillage de l'Empire). Il soutenait surtout - là résidaient son audace et son originalité - que ces trois traditions subsistent toujours et n'ont cessé, au fil des régimes, de persister en se renouvelant et de structurer cette rive politique en évoluant. L'ouvrage n'est pas seulement devenu le « classique » par excellence, il a aussi suscité sans désemparer révérence et contestation. On a mis en doute la réalité contemporaine de la droite légitimiste. On a accusé l'auteur (ce fut notamment à l'occasion de polémiques fameuses avec le brillant historien israélien Zeev Sternhell) d'avoir estompé délibérément l'existence d'un fascisme français influent, voire intellectuellement fondateur. Les gaullistes n'ont jamais apprécié de se voir situés dans la descendance du bonapartisme. Un demi-siècle durant, le débat à propos des droites françaises n'a cessé de tourner autour du René Rémond réimprimé, revu, réédité, toujours critiqué et toujours surplombant.



Voici que maintenant, devenu « cardinal-doyen » de l'Ecole française d'histoire contemporaine, René Rémond revisite ses propres thèses. En publiant « Les droites aujourd'hui » (1), il se livre à une autopsie exigeante et probe de son célèbre schéma interprétatif. Il admet volontiers qu'il est temps de rebaptiser ces trois droites, qu'il lui apparaît plus simple d'appeler maintenant droite contre-révolutionnaire, droite libérale et droite gaulliste. Il reconnaît que sa droite contre-révolutionnaire, électoralement effacée, politiquement en déshérence, n'a plus guère d'existence que culturelle, à travers notamment le catholicisme intégriste. Il souligne en revanche que sa droite libérale a toujours pu soutenir un candidat significatif à l'élection présidentielle sous la Ve République. S'il est vrai que le seul d'entre eux à être parvenu à se faire élire s'appelle Valéry Giscard d'Estaing, tous ont fait bonne figure. La naissance au forceps de l'UMP, qui avait l'ambition de fondre les deux droites parlementaires en une seule formation, n'a pas fait disparaître l'UDF. Quant à la droite gaulliste, d'ailleurs désormais largement imprégnée par l'idéologie de la droite libérale, sa discipline, sa fringale d'admiration pour son leader, sa culture de la grandeur, de l'autorité, de la place de l'Etat, sa sensibilité sociale rémanente entraînent sa spécificité. Rémond n'est d'ailleurs jamais meilleur que lorsqu'il compare le caractère gaullien et le tempérament libéral : la psychologie politique a toujours été une spécialité française.

Reste que l'éminent académicien doit reconnaître que, depuis 1984, il lui faut tenir compte de l'existence et de l'emprise du Front national. Celui-ci n'entre pas dans ses catégories traditionnelles, puisque la Révolution française et ses valeurs sont le dernier de ses soucis. Il n'est pas contre-révolutionnaire, comme le fut jadis l'Action française. René Rémond, qui tient à juste titre au sens précis des mots, se refuse à en faire un parti fasciste : le Front national n'en a ni la doctrine ni les méthodes d'action. Le désigner comme national-populiste lui semble réducteur. Il préfère l'appeler droite extrême. Au-delà du vocabulaire, on peut tout de même se poser deux questions : où faut-il exactement situer le souverainisme de droite qui emprunte en somme des fragments à la droite gaulliste, à la droite libérale, à la droite contre-révolutionnaire, à la droite extrême ? Ne serait-il pas par ailleurs temps de remiser la droite contre-révolutionnaire dans les greniers de l'Histoire et, à côté de la droite libérale et de la droite gaulliste, d'envisager son remplacement dans la trilogie de René Rémond par la droite extrême, si celle-ci survit à Jean-Marie Le Pen ? La richesse lumineuse de la grille de René Rémond, son aptitude unique à relier l'histoire des deux derniers siècles et la vie politique d'aujourd'hui n'en rendent que plus paradoxale l'absence d'un livre symétrique pour éclairer la genèse et les métamorphoses des gauches françaises : Jacques Julliard nous fait languir depuis trop longtemps, comme s'il était le Weyergans du roman des gauches

1. Editions Audibert, 267 pages, 18 E.