La grande méprise, Chantal Delsol
Par Association UMP Sciences Po, mardi 11 octobre 2005 à 20:42 :: Lecture :: #55 :: rss
Un livre qui passe la notion de justice internationale et tout ce qui va avec à la moulinette. Un livre sans fioriture, sincère, vrai et direct. Place au débat et à la réflexion.
Chantal Delsol est professeur de philosophie à l’université de Marne-la-Vallée. Auteur déjà d’une douzaine d’ouvrages à succès et distingués par de nombreuses récompenses, son but est, dans La grande méprise, très clair : démontrer l’incongruité de la justice internationale pourtant déjà en train de se construire.
Pour ce faire, l’auteur explique tout d’abord que la justice internationale, et plus généralement toute instance internationale, est illégitime dans la mesure où il ne saurait y avoir une justice sans gouvernement ; or un gouvernement mondial serait de facto despotique dans la mesure où il est impossible de concilier toutes les conceptions politiques du monde. C’est un problème de culture. Et pourtant, « la lourde erreur des instances internationales est de se croire objectives dans leur subjectivité même. » (p.155)
C’est pourquoi il est vain selon Chantal Delsol de vouloir appliquer des normes qui se veulent universelles au monde comme, par exemple, les droits de l’Homme. Il est en effet nécessaire de comprendre que la vision occidentale du droit n’est absolument pas celle intériorisée par le reste du monde et qu’elle n’a pas à s’imposer par une autre méthode que par un travail de persuasion, sous peine d’être en contradiction avec les principes démocratiques mêmes de l’occident. Ainsi, « la recherche de l’unité ne peut se faire au détriment de la diversité. » (p.81) C’est par la reconnaissance de l’autre que nous avons le plus de chance d’être objectifs dans nos jugements. Mais cette reconnaissance de l’altérité ne va pas forcément sans mal et « c’est pour éviter les conflits que nous avons tendance à refuser l’altérité. »(p.93)
Chantal Delsol insiste également sur la confusion systématique dans notre société entre ce qui relève du politique et ce qui relève de la morale. « Si la justice internationale a tant de mal à entrer dans la cadre démocratique, c’est parce qu’elle est le tribunal de la morale davantage que du droit. » (p.62) En effet, le Tribunal Pénal International par exemple, sans légitimité politique, est tenté de juger selon des critères qui nous paraissent évidents mais qui ne sont pas admis comme tels dans d’autres pays. Si Milosevic peut objectivement être perçu comme un criminel, le jugement qui lui est appliqué ne tient aucunement compte selon l’auteur de la tradition de violence qui sévit en Yougoslavie. Or, une justice moralisante ne peut pas rendre un jugement impartial parce que la morale est du ressort de la subjectivité individuelle.
Dans le même ordre d’idée, il est regrettable pour Chantal Delsol de vouloir judiciariser ce qui relève en fait du politique. En prenant l’exemple du concept de la guerre d’ingérence sur lequel elle ne prend pas en soi parti -la guerre est toujours discutable, pense-t-elle, dans la mesure où elle consiste à faire sortir la politique de son domaine particulier et légitime d’action-, l’auteur entend démontrer qu’une instance internationale n’a pas davantage de crédit pour prendre ce type de décision. « L’entrée en guerre ne dépend pas d’un mécanisme juridique mais d’une décision politique » (p.155) précise-t-elle.
La thèse défendue par Chantal Delsol est, on le voit, loin d’être celle qu’on entend majoritairement aujourd’hui. C’est justement parce qu’elle va à l’encontre du discours dominant qu’elle mérite une attention particulière. En remettant en cause des points considérés comme acquis par notre (bonne) conscience, elle chatouille l’esprit critique du lecteur en l’invitant à voir au-delà des bonnes intentions à l’origine de bien des discours. Ne se départissant jamais d’une démonstration rigoureuse, Chantal Delsol nous fait réfléchir sur les idées communément admises sans discussion. Par des références fréquentes aux grands philosophes comme Montesquieu, Grotius ou Kant, elle nous montre d’ailleurs que ce n’est pas par manque de références historiques que l’esprit critique a aujourd’hui tendance à s’endolorir.
Chantal Delsol, La grande méprise, La Table Ronde, 2004, Paris, 171 p
Grégoire