Le Chiraquisme prolongé
Par Association UMP Sciences Po, lundi 10 octobre 2005 à 13:30 :: Actualité nationale :: #50 :: rss
Voici une chronique politique de Patrick Jarreau, publié dans le monde du 7 octobre. "Comment faire bouger les choses tout en promettant de les conserver ?" Telle est le grand paradoxe de Dominique de VILLEPIN. Cette chonique est une très bonne analyse du duel SARKOZY/ VILLEPIN, notamment autour du débat sur la rupture.
C'était un premier rendez-vous pour Dominique de Villepin. Un peu plus de quatre mois après sa nomination à Matignon au lendemain du référendum perdu par Jacques Chirac, le chef du gouvernement a rencontré la réalité de la société française. La journée d'action syndicale du 4 octobre a pris valeur de test de sa capacité à convaincre. L'homme qui s'était donné cent jours pour "redonner confiance aux Français" a-t-il réussi ? La réponse est plutôt non.
Il serait certes excessif de faire peser sur Dominique de Villepin l'obligation de changer en quelques semaines le climat qui a produit le vote du 29 mai. Et il est vrai que la protestation du 4 octobre était programmée de longue date. On aurait pu imaginer, malgré tout, qu'elle soit moins unanime du côté syndical et moins suivie dans les cortèges. A l'aune de cette journée de mobilisation, l'effet Villepin se révèle faible. Les salariés n'ont pas le sentiment que quelque chose ait changé ou soit en train de changer pour eux. Les appels à la grève n'ont pas été massivement suivis, mais les sondages ont montré que les Français, dans leur grande majorité, se sentaient en phase avec le mouvement syndical.
Dans un premier temps, Dominique de Villepin a su s'installer dans l'opinion publique. Au ministère des affaires étrangères, puis à l'intérieur, il ne s'était pas désintéressé de son "image" auprès des Français. Il y avait été attentif, surtout, Place Beauvau, puisqu'il s'y préparait ouvertement à remplacer Jean-Pierre Raffarin. Mais c'est surtout à Matignon, où l'image est aussi importante que l'action, qu'il a déployé une politique de communication minutieuse. Or, s'il est légitime de créditer le premier ministre de ses succès dans ce domaine autant que de ses réussites comme commandant en chef du gouvernement, il l'est aussi de porter à son passif ses revers de popularité.
Le fait est que, après des débuts prometteurs, Dominique de Villepin est entré dans une phase négative. Selon TNS-Sofres, les Français qui lui font confiance sont aujourd'hui moins nombreux (44 %) que ceux qui ne lui font pas confiance (49 %). A titre de comparaison, ce croisement des courbes ne s'était produit, pour Jean-Pierre Raffarin, qu'en mai 2003, soit treize mois après sa nomination à Matignon.
Faudrait-il déjà parler au passé de l'effet Villepin ? Cet effet n'aurait-il été qu'un feu de paille ? Il est certain, en tout cas, que la surprise qu'il a su provoquer s'est dissipée. Une certaine nouveauté et une certaine fraîcheur demeurent dans le style du premier ministre, qui tire encore avantage de son extériorité par rapport au monde des élus et des partis. Pour le reste, son positionnement politique s'est banalisé. Il incarne, après d'autres et comme d'autres, la droite chiraquienne classique, mélange de conservatisme économique et social, de patriotisme de base et d'opportunisme sans complexe. Sa valeur ajoutée, par rapport à Jacques Chirac, tient au fait qu'il n'est pas lui. Pour l'essentiel, Dominique de Villepin prolonge le chiraquisme plus qu'il ne le renouvelle.
L'affaire de la SNCM incite à douter du pragmatisme que revendique le premier ministre et de l'habileté qui lui est prêtée. Son goût de l'action commando, en petit groupe lucide et déterminé, a produit, en l'espèce, des résultats désastreux. L'appel à Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, invité à Matignon le 28 septembre, était bien dans sa manière : un tête-à-tête, d'homme à homme, entre détenteurs des leviers de pouvoir, devait débloquer la situation. Il n'en a rien été. Après avoir annoncé la privatisation totale de la compagnie maritime, le gouvernement n'a pas cessé de faire machine arrière, sans parvenir à diviser le front syndical ni à convaincre l'opinion. Le premier ministre, qui aime à se définir comme un professionnel face à l'amateurisme de la plupart des politiques, a donné l'image de ce qu'il déteste le plus.
A le voir agir, à lire aussi les propos qu'il a confiés à l'écrivain Daniel Rondeau qui a raconté "son" Villepin dans Le Monde du 4 octobre , on se dit que le chef du gouvernement a plus de convictions que de certitudes, plus de références que d'analyses, plus de modèles que de concepts. Il met au service du pays son ambition, sa fougue, son désir de susciter un élan, mais le mouvement qu'il veut produire est contradictoire avec les assurances qu'il prodigue.
Comment faire bouger les choses tout en promettant de les conserver ? Villepin semble parfois inverser la maxime de Lampedusa et proclamer que, pour que tout change, il faut d'abord que rien ne change. Comme il ne peut pas rivaliser avec Nicolas Sarkozy dans l'ordre de la "rupture", il s'arrime à la continuité et s'impose d'agir quasiment à contre-emploi. Il se fait le chantre véhément d'une sorte de consensus mou.
Il y a dix ans, Jacques Chirac avait pris le dessus, à droite, en opposant au réformisme d'Edouard Balladur la promesse d'une autre politique, qui réduirait la "fracture sociale" sans faire de mal à personne. Dominique de Villepin emprunte au même registre, aujourd'hui, pour offrir aux Français une médecine douce qui protégera leur "modèle social". Mais comment gouverner et obtenir des résultats dans la lutte contre le chômage sans bousculer les habitudes et les positions acquises ?
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