Libéralisme et solidarité
Par Association UMP Sciences Po, samedi 24 septembre 2005 à 18:03 :: Réflexions, opinions, débats :: #38 :: rss
Une croyance largement diffusée fait des libéraux des méchants égoïstes, individualistes, qui ne pensent qu'aux profits.... Voici un article théorique qui dénonce cette vision fallacieuse.
Pour beaucoup de personnes, et en priorité les étudiants d’ailleurs, les deux termes du titre sont antinomiques. En effet, le libéralisme est souvent perçu comme une idéologie privilégiant la productivité économique au bien-être des personnes et est alors confondu avec le capitalisme. Le capitalisme est un mode de production et non une doctrine économique ou politique. Son association avec le libéralisme ne va pas de soi puisque le capitalisme est le fruit de la révolution industrielle du XIXè siècle alors que le libéralisme a été théorisé dès le XVIIIè siècle tout d’abord par des économistes, dont le plus connu est certainement Adam Smith, puis par différentes personnalités politiques, notamment européennes.
Alors que le capitalisme fait de la rentabilité économique –avec, par exemple, l’instauration du taylorisme au XIXè siècle- son principal but au mépris de toute autre considération philosophique, le libéralisme a la modeste prétention de valoriser les talents de chaque individu en le responsabilisant. On peut tirer deux choses de ce qui précède : d’une part, dans le libéralisme, l’individu est reconnu comme un adulte unique et irremplaçable –et c’est en cela que libéralisme et capitalisme s’opposent le plus-, d’autre part, la reconnaissance personnelle de l’individu contribue à l’édification d’une société plus juste, plus unie et plus harmonieuse. En effet, si chacun d’entre nous est considéré pour ce qu’il est et non comme élément d’un tout informe, alors il a certainement plus de chance d’adhérer à un système politique, législatif et économique qui lui correspond et qui est nécessaire à la cohésion d’une société. Le libéralisme le premier prône d’ailleurs la solidarité économique par la théorie smithienne de la spécialisation du travail qui permet à la fois d’être plus productif, de produire la meilleure qualité mais surtout de bâtir une société sur l’interdépendance positive entre les individus. Dans un tel système en effet, les retombées particulières du travail de chacun fondent le ciment de la cohésion sociale.
Beaucoup de penseurs cependant, les socialistes par exemple, ont refusé cette vision épanouissante du travail comme facteur élémentaire de la solidarité. Le travail est alors identifié à un asservissement animal, peu digne de la condition humaine. La pensée socialiste dissocie alors le travail qui appartient à la sphère publique et par définition pénible, de la sphère privée, domaine du loisir et du plaisir destiné à l’emporter sur la sphère publique. Cependant, pour parvenir à un tel résultat, les théoriciens du socialisme, au premier rang desquels Marx, ont besoin de regrouper les individus en classes correspondant au statut social des personnes pour faire apparaître des revendications qui ont la force du groupe, niant par là même le postulat selon lequel le travail ne serait pas un élément structurant de la société. En outre, le socialisme qui milite pour la reconnaissance du « progrès social », ne parvient pas à organiser la vie des individus dans le domaine privé ou à proposer un modèle de vie en dehors du domaine professionnel. C’est pourtant dans le domaine privé que les individus sont censés pouvoir davantage s’épanouir. L’explication d’un tel paradoxe est simple : une telle immixtion dans le registre privé serait d’abord contraire au respect élémentaire de la liberté individuelle mais elle priverait aussi les structures d’encadrement des classes –syndicats, partis, corporations- de leurs aficionados.
Notre propos n’est pas de dire que le travail est toujours source de plaisir ; il est certain qu’à l’heure de la naissance du socialisme et encore aujourd’hui, beaucoup de professions sont pour le moins éreintantes. Il nous paraît cependant abusif d’en faire une généralité, surtout avec l’essor actuel de la tertiarisation de l’économie qui permet à de plus en plus d’individus de se réaliser dans le travail. Pourtant, les dysfonctionnements de la société existent bel et bien et c’est le propre du politique que de s’y intéresser. Justement, la réponse du libéralisme est la prise en charge par l’Etat de ce type de problème. Eh oui, le libéralisme n’est pas l’ultra libéralisme. Si, pour stimuler l’activité individuelle mais aussi reconnaître honnêtement la compétence de l’individu, il n’est de facto pas sain de soutenir financièrement chaque individu sans condition, il ne faut pas non plus tomber dans le travers inverse : la non-intervention totale voulue par l’ultra libéralisme. Adam Smith ou Frédéric Bastiat ont toujours parlé des missions régaliennes de l’Etat destinées à prendre en charge ce que l’ensemble des membres d’une société pris isolément ne seraient prêts à financer. Or, comme l’évolution de la technologie ne nous permet pas encore de nous passer des professions à risques physiques voire moraux, il revient à l’Etat, non seulement d’aider financièrement les personnes exerçant de telles professions, mais aussi de faire en sorte que leurs conditions de vie et de travail soient les meilleures possibles car le libéralisme, encore une fois, n’est pas seulement économique. Malheureusement, l’imaginaire collectif fait trop souvent l’amalgame entre mérite et exploitation, égalité et solidarité voire fascisme et libéralisme ! Le libéralisme laisserait sur le bord de la route du succès les impotents, les faibles et les blessés de la vie ! Mais non, le libéralisme permet d’abord à l’individu de s’affirmer et à la société d’être plus solidaire.
Il nous reste à balayer une bonne fois pour toute la fausse assimilation entre libéralisme et capitalisme. En fait, le capitalisme a pris prétexte de l’expansion au XIXè siècle des thèses libérales pour lui-même se populariser. L’occasion était trop belle puisque le capitalisme consiste à utiliser la spécialisation du travail pour atteindre la productivité maximale, et cela donne le taylorisme puis le fordisme. La divergence entre les deux idées est donc pratique : le capitalisme théorise une application mécanique de l’organisation du travail au moment où le libéralisme voit beaucoup plus loin : l’épanouissement de l’individu, véritable leitmotiv de la doctrine libérale, qui interdit donc un capitalisme débridé et non encadré et préconise des préoccupations davantage tournées vers l’humain, comme nous avons essayé de l’expliciter plus haut, à l’image des travaux de Rawls. C’est dans ces conditions que le capitalisme peut faire bon ménage avec le libéralisme.
Prenons un exemple bien connu de société libérale : les Etats-Unis, qu’ils soient gouvernés par des démocrates ou des républicains, reproduisent un modèle libéral et qui frise dans bien des domaines l’ultra libéralisme, tant la productivité économique l’emporte sur des considérations davantage tournées vers le bien-être des personnes. A l’inverse, par bien des aspects, les Etats-Unis s’éloignent des préceptes libéraux qui prônent la libre concurrence et, par extension, le respect d’autrui. Les Etats-Unis jouent facilement de leur supériorité dans bien des domaines –résultat d’ailleurs d’une application à la lettre de la doctrine libérale- pour imposer des cartels au monde ou subventionner leur agriculture. En comparaison, le gouvernement français actuel est certes fidèle à un certain libéralisme basique mais est surtout influencé par l’interventionnisme gaullien.
Le libéralisme est ainsi une théorie complète et humaniste qui veut s’assurer la pérennité d’une société solidaire et innovante, une société qui va de l’avant.
Grégoire
« La détestation du libéralisme vient d’une ignorance tenace de la pensée libérale, tant dans ses fondements historiques que dans son acception actuelle. (…) Le problème du libéralisme transcende les clivages entre la gauche et la droite parce que chacun des camps peut lui être également hostile. On pourrait même dire que le capitalisme aurait tendance à être structurellement antilibéral. Le libéralisme empêche la concentration des capitaux, la vision monopolistique du monde et s’oppose aux rentes de situation, phénomènes dont le capitalisme s’accommode sans toutefois y souscrire explicitement. C’est si vrai que chaque fois que les entreprises perçoivent le spectre de la faillite, leurs chefs en appellent au secours de l’Etat, seule entité à pouvoir les protéger du libéralisme ! (…) Repenser aujourd’hui la question du libéralisme, c’est la resituer nécessairement dans le contexte de la démocratie. Et se demander, surtout, pourquoi nos sociétés démocratiques, politiquement libérales, refusent un libéralisme modéré, bien éloigné du modèle plaidé par les plus zélés de ses thuriféraires. (…) Il est toutefois vrai qu’une certaine vision du libéralisme en fait un système d’exploitation. Cette vision est partagée par les salariés comme par les entrepreneurs qui se plaignent des exigences normales et rationnelles de leurs employés. Ce faisant, ces mécontents oublient que l’augmentation de la taille du gâteau permet aussi d’augmenter la part dévolue à chacun des acteurs. Les pays qui se sont le mieux développés ont toujours été ceux qui ont pu justifier d’un haut niveau de salaires. Tous ceux qui ont comprimé le niveau des rémunérations se sont condamnés à décourager la coopération entre catégories sociales et ils n’ont donc pu produire que des croissances faibles. »
Jean-Paul Fitoussi, entretien au Figaro, 21/06/2004
« Le libéralisme bien entendu, fondé sur la transparence, la compétition loyale et le compte-rendu régulier, est le meilleur antidote contre la rente. Au contraire, le refus du libéralisme fige chacun dans une position acquise une fois pour toutes, installe la suspicion quant à la justice de la règle de droit, accroît la propension de chacun à obtenir les avantages dépendant d’une position plutôt que d’une action et dissuade les citoyens de donner le meilleur d’eux-mêmes, car ce n’est pas d’abord celui-ci qui est reconnu et sera récompensé. (...) Le libéralisme n’a jamais exigé, sauf dans sa vulgate extrême, que l’on supprimât les mécanismes de solidarité, le principe des protections attachées au droit du travail ou le concept de service public. Il requiert même que, à partir du moment où il y a service, soient assurés des garanties d’accès égal à tous à des services de qualité. (...) Rien n’interdira non plus que soit décidé par le politique, lorsque cela n’entraînera aucune pénalité pour une autre catégorie, un accès prioritaire ou à des conditions plus favorables d’une personne défavorisée. Cette concurrence peut valoir pour l’ensemble des services sociaux et rien n’empêche, bien au contraire, que des normes bien plus strictes soient définies. (...) Entendue ainsi et organisée, la concurrence ne signifie donc pas moins de service public, mais au contraire plus, c’est-à-dire de meilleure qualité et mieux adapté à chacun. »
Nicolas Tenzer, France : la réforme impossible ?, Flammarion, Paris, 2004, p.207 à 210
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